stv

Direction artistique : Bérangère Vantusso

Administratrice : Réjane Michel

Chargée de communication et des relations avec les publics : Murielle Schulze

Régie générale : Cédric Jaburek

Agent d’entretien : Dina Ferreira-Peireira

Le projet

Historique

https://archives.studiotheatre.fr/le-studio-matrice-de-theatre/

LES AVEUGLES

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LES AVEUGLES de Maurice Maeterlinck, mis en scène par Daniel Jeanneteau en collaboration avec Jean-Louis Coulloc’h, poursuivront leur aventure au Théâtre des Quartiers d’Ivry en mars 2015. Ce projet, né de l’expérience des ateliers libres du Studio-Théâtre, réunit une équipe de comédiens amateurs et professionnels. Dans un paysage sonore conçu par Alain Mahé en collaboration avec l’Ircam, douze aveugles attendent le retour d’un prêtre qui les a menés jusque là. Mais ce prêtre est mort parmi eux. Il est absent d’être mort. Les aveugles sont perdus, ils ne le savent pas encore…


Création au Studio-Théâtre de Vitry du 23 janvier au 3 février 2014
au Centquatre à Paris du 8 au 16 février 2014
à la Scène Watteau à Nogent-sur-Seine les 14 et 15 mars 2014
au Théâtre Jean-Vilar à Vitry-sur-Seine les 11 et 12 avril 2014
au Théâtre de l’Archipel à Perpignan les 15 et 16 novembre 2014
au Théâtre des Quartiers d’Ivry du 26 mars au 5 avril 2015

Les Aveugles

de Maurice Maeterlinck

mise en scène et scénographie Daniel Jeanneteau
collaboration artistique Jean-Louis Coulloc’h
création musicale et sonore Alain Mahé (in memoriam Gérard Grisey)
koto basse Mieko Miyazaki / koto Alain Mahé
régie son Géraldine Foucault
stagiaire son Quentin Auvray
lumière Anne Vaglio
régisseur lumière Grégory Vanheulle
ingénierie sonore et informatique musicale Ircam Sylvain Cadars
assistant Jérémy Tourneur
régie générale Pierre-Damien Crosson
attachée de presse Claire Amchin

avec
Ina Anastazya, Solène Arbel, Stéphanie Béghain, Pierrick Blondelet, Jean-Louis Coulloc’h, Geneviève de Buzelet, Estelle Gapp, Charles Poitevin, Gaëtan Sataghen, Benoît Résillot, Azzedine Salhi, Anne-Marie Simons

REVUE DE PRESSE
ENTRETIEN AVEC CLÉMENT ROSSET (ART PRESS)
DOSSIER DIFFUSION

production Studio-Théâtre de Vitry, coproduction Ircam-Centre Pompidou, avec l’aide à la production d’Arcadi Île-de-France


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Une banalité trouée d’abîmes

« Que cette épouvantable aventure des humains qui arrivent, rient, bougent, puis soudain ne bougent plus, que cette catastrophe qui les attend ne nous rende pas tendres et pitoyables les uns pour les autres, cela est incroyable. »

Albert Cohen, Ô vous, frères humains, Paris, Gallimard, 1972.

Douze aveugles en pleine nature attendent le retour d’un prêtre qui les a guidé jusque là. Mais ce prêtre est mort parmi eux. Il est absent d’être mort. Le dénouement est donné d’emblée au spectateur voyant, à l’insu des protagonistes aveugles : ils sont perdus, ils ne le savent pas encore.
Dans ce poème visionnaire et très simple, presque immobile, la seule action réside dans la lente découverte, par un groupe disparate de personnes traversées par les mêmes sensations, de leur solitude dans un monde qu’ils ne comprennent pas, et de l’imminence de leur disparition.
Agissant comme un piège pour l’imagination, la pièce produit l’effet d’un attentat, d’un acte brut : d’un coup, la mise à nu d’une vérité ultime, obscène, et pas de réponse. Un geste contemporain, indéfiniment contemporain de tout vivant.
« Tu vas mourir. » C’est tout.
De quoi regarder ce qui nous entoure autrement, et reconsidérer le prix de chaque chose. De quoi, peut-être, repenser la communauté.
Le texte est un entrelacs complexe de motifs simples, une partition précise de silences et de mots, de répétitions, de cris confus et de respirations. Il ne raconte rien, mais il produit de l’espace, du froid, du temps, un monde de visions affectant les sens.
Il appelle une mise en œuvre chorale de la parole, avec une attention particulière aux questions du son, de la spatialité des voix, des tessitures. Plus qu’une scénographie, il exige la constitution d’un véritable paysage de la voix, à travers l’expérience d’une perception de l’espace qui ne passe plus exclusivement par le visible.
Il demande aussi de réunir une communauté d’humains, à la fois non différenciés et solitaires, sans nom mais solidement incarnés, sans visages mais tous singuliers. Pas des acteurs, mais des personnes, c’est pour cela que nous avons proposé à Jean-Louis Coulloc’h, Benoît Résillot et Solène Arbel de nous rejoindre ; c’est pour cela que nous avons proposé à certains des amateurs qui fréquentent les ateliers du Studio-Théâtre de nous rejoindre également.
Sur scène, les seuls moyens à la disposition des interprètes résideront dans leur capacité d’imagination : pratiquement aucun geste, aucun déplacement, aucune interprétation. Pas de mise en scène, pas de jeu d’acteur, mais une grande force psychique, un cerveau actif et à l’affût, tirant de chaque mot, de chaque silence et du rythme commun, la faculté de produire de la réalité.

Daniel Jeanneteau, octobre 2012.


Le chatoiement nerveux de l’incertitude
Note sur la scénographie

Dans ce drame sans action, l’écriture se consacre à la traduction en mots, selon chacun des protagonistes, de ce qu’il perçoit du monde. Métaphore et symbole, la cécité est aussi l’origine d’une sensibilité parallèle, inexplicable et angoissée, à ce qui prolifère et se meut sous la surface des apparences.

La cécité elle-même connaît des nuances : d’aveugle-né en aveugle qui a déjà vu, qui a oublié ou qui se souvient d’avoir vu, qui perçoit certaines lueurs ou demeure dans les ténèbres, Maeterlinck établit toute une géographie du non-voir…

L’image, le visible, l’aspect extérieur des choses, sont abolis. C’est alors qu’un monde sans aspect, tout d’intériorité, se déploie dans leurs paroles en visions qui ne relèvent plus du visible, irreprésentables, et qu’il s’agit néanmoins de rendre réelles.

L’espace requis par le texte ne peut rien représenter ; c’est-à-dire rien d’autre que ce qui est nécessaire à son fonctionnement symbolique et sensible. La scénographie échappe d’emblée aux questions habituelles de la forme et du style.

A travers « LES AVEUGLES », Maeterlinck met en question, et de façon radicale, l’utilisation habituelle de l’image au théâtre, et demande de reconsidérer la scénographie selon sa plus authentique vocation : guider le regard vers de nouveaux espace de la conscience ; intérioriser les enjeux profonds qui pèsent sur les personnages en tissant de subtiles correspondances entre les êtres et leur environnement ; susciter des espaces dont la force émotionnelle et la beauté ne préexistent pas à la représentation, inadéquats quant au réalisme, mais élaborés selon une économie de l’imaginaire qui tend à placer dans l’esprit du spectateur le lieu réel de l’apparition. C’est un travail d’accompagnement à travers lequel le visible s’attacherait à féconder l’écoute.

Nous faisons le choix de ne rien traiter de ce qui relèverait du visible : pas de costumes, pas de décor, pas de lumières. Le dispositif mêlera le public et les acteurs en un groupe indifférencié, assis sur des chaises dans l’espace vide, sans direction privilégiée. Les voix émaneront de cet ensemble humain sans avoir été préalablement désignées. Anonymes. Il s’agira d’évoquer une humanité ordinaire, sans histoire, sans identité. Le travail du son, élaboré par Alain Mahé en collaboration avec l’Ircam, aura pour tâche de susciter autour des corps immobiles le mouvement du monde, de la nature, l’infini travail des forces invisibles qui agissent sur les vies. Tout contribuera à produire les images du spectacle dans l’esprit du spectateur, qui les verra d’autant plus précisément qu’il fermera les yeux…

D. J.

Fortuites lueurs
« Longtemps encore, à moins qu’une découverte décisive de la science n’atteigne le secret de la nature, à moins qu’une révélation venue d’un autre monde, par exemple une communication avec une planète plus ancienne et plus savante que la nôtre, ne nous apprenne enfin l’origine et le but de la vie, longtemps encore, toujours peut-être, nous ne serons que de précaires et fortuites lueurs, abandonnées sans dessein appréciable à tous les souffles d’une nuit indifférente. A peindre cette faiblesse immense et inutile, on se rapproche le plus de la vérité dernière et radicale de notre être, et, si des personnages qu’on livre ainsi à ce néant hostile, on parvient à tirer quelques gestes de grâce et de tendresse, quelques paroles de douceur, d’espérance fragile, de pitié et d’amour, on a fait ce qu’on peut humainement faire quand on transporte l’existence aux confins de cette grande vérité immobile qui glace l’énergie et le désir de vivre. »

Maurice Maeterlinck, Préface au théâtre.

Mare tenebrarum
« Il y a dans notre âme une mer intérieure, une effrayante et véritable mare tenebrarum où sévissent les étranges tempêtes de l’inarticulé et de l’inexprimable, et ce que nous parvenons à émettre en allume parfois quelque reflet d’étoile dans l’ébullition des vagues sombres.
Je me sens avant tout attiré par les gestes inconscients de l’être, qui passent leurs mains lumineuses à travers les créneaux de cette enceinte d’artifice où nous sommes enfermés.
Je voudrais étudier tout ce qui est informulé dans une existence, tout ce qui n’a pas d’expression dans la mort ou dans la vie, tout ce qui cherche une voix dans un cœur.
Je voudrais me pencher sur l’instinct, en son sens de lumière, sur les pressentiments, sur les facultés et les notions inexpliquées, négligées ou éteintes, sur les mobiles irraisonnés, sur les merveilles de la mort, sur les mystères du sommeil, où malgré la trop puissante influence des souvenirs diurnes, il nous est donné d’entrevoir, par moments, une lueur de l’être énigmatique, réel et primitif ; sur toutes les puissances inconnues de notre âme ; sur tous les moments où l’homme échappe à sa propre garde ; sur les secrets de l’enfance, si étrangement spiritualiste avec sa croyance au surnaturel, et si inquiétante avec ses rêves de terreur spontanée, comme si réellement nous venions d’une source d’épouvante… »

Maurice Maeterlinck, Confession d’un poète.

L’évangile de la perdition
Nous sommes perdus dans le cosmos. Ce cosmos formidable est lui-même voué à la perdition. Il est né, donc mortel. Il se disperse à vitesse folle, tandis que des astres se tamponnent, explosent, implosent. Notre soleil, qui succède à deux ou trois autres soleils défunts, se consumera. Tous les vivants sont jetés dans la vie sans l’avoir demandé, sont promis à la mort sans l’avoir désiré. Ils vivent entre néant et néant, le néant d’avant, le néant d’après, entourés de néant pendant. Ce ne sont pas seulement les individus qui sont perdus, mais, tôt ou tard, l’humanité, puis les ultimes traces de vie, plus tard la Terre. Le monde lui-même va vers sa mort, que ce soit par dispersion généralisée ou par retour implosif à l’origine… De la mort de ce monde un autre monde naîtra peut-être, mais le nôtre sera alors irrémédiablement mort. Notre monde est voué à la perdition. Nous sommes perdus.

Ce monde qui est le nôtre est très faible à la base, quasi inconsistant : il est né d’un accident, peut-être d’une désintégration de l’infini, à moins qu’on ne considère qu’il est issu du néant. De toute façon, la matière connue n’est qu’une infime partie de la réalité matérielle de l’univers, et la matière organisée n’est qu’une infime partie de cette infime partie. Ce sont les organisations entre entités matérielles, atomes, molécules, astres, êtres vivants, qui prennent consistance et réalité pour nos esprits ; ce sont les émergences qui surgissent de ces organisations, la vie, la conscience, la beauté, l’amour, qui, pour nous, ont de la valeur : mais ces émergences sont périssables, fugitives, comme la fleur qui s’épanouit, le rayonnement d’un visage, le temps d’un amour…

La vie, la conscience, l’amour, la vérité, la beauté sont éphémères. Ces émergences merveilleuses supposent des organisations d’organisations, des chances inouïes, et elles courent sans cesse des risques mortels. Pour nous, elles sont fondamentales, mais elles n’ont pas de fondement. Rien n’a de fondement absolu, tout procède en dernière ou première instance du sans-nom, du sans-forme. Tout naît dans la circonstance, et tout ce qui naît est promis à la mort.

Nous sommes dans l’aventure inconnue. L’insatisfaction qui relance l’itinérance ne saurait être assouvie par celle-ci. Nous devons assumer l’incertitude et l’inquiétude, nous devons assumer le dasein, le fait d’être là sans savoir pourquoi. Il y aura de plus en plus de sources d’angoisse, et il y aura besoin de plus en plus de participation, de ferveur, de fraternité qui seules savent non pas annihiler, mais refouler l’angoisse. L’amour est l’antidote, la riposte — non la réponse — à l’angoisse.

Edgard Morin, Terre-Patrie, Seuil, 1993.


Maurice Maeterlinck, écrivain belge d’expression française, est né à Gand le 29 août 1862 et mort à Nice le 5 mai 1949. Lauréat du Prix Nobel de littérature en 1911. Auteur emblématique du mouvement symboliste, il a profondément bouleversé l’écriture théâtrale de la fin du dix-neuvième siècle, en recentrant notamment les enjeux de la représentation sur les questions du psychisme et de la vie profonde, loin du naturalisme qui régnait sur les scènes de l’époque. Ses pièces courtes, toutes écrites avant 1900, et dont il disait qu’elles étaient destinées aux marionnettes, ont influencé, avec les théâtres d’Ibsen et de Strindberg, la plupart des grandes dramaturgies du vingtième siècle. Il est l’auteur de La Princesse Maleine, L’Intruse, Les Aveugles, Les Sept Princesses, Pelléas et Mélisande (adapté en opéra par Claude Debussy), Alladine et Palomides, Intérieur, La Mort de Tintagiles, Aglavaine et Sélysette, L’Oiseau Bleu

Daniel Jeanneteau. Après des études à Strasbourg aux Arts Décoratifs et à l’École du TNS, il rencontre le metteur en scène Claude Régy dont il conçoit les scénographies pendant une quinzaine d’années. Il travaille également avec de nombreux metteurs en scène et chorégraphes (Catherine Diverrès, Jean-Claude Gallotta, Alain Ollivier, Nicolas Leriche, Jean-Baptiste Sastre, Trisha Brown, Jean-François Sivadier, Pascal Rambert…) Depuis 2001, et parallèlement à son travail de scénographe, il se consacre à la création de ses propres spectacles, en collaboration avec Marie-Christine Soma. (Racine, Strindberg, Boulgakov, Sarah Kane, Martin Crimp, Labiche, Daniel Keene, Anja Hilling, Tennessee Williams). Daniel Jeanneteau dirige le Studio-Théâtre de Vitry depuis janvier 2008.

Jean-Louis Coulloc’h a joué au théâtre sous la direction de Jean-Claude Fall (Platonov d’Anton Tchekhov) ; Sylvie Jobert (le Charme et l’épouvante de Marcel Moreau) ; Thierry Bédard (Pathologie verbale) ;  Claude Régy (Jeanne d’Arc au bûcher de Paul Claudel et Arthur Honegger, Mélancholia de Jon Fosse) ; François Tanguy (Choral, La Bataille du Tagliamento, Orphéon) ; Pierre Meunier (Le Tas, Les Égarés) ; Madeleine Louarn (La Légende de Saint-Triphine) ; Nadia Vonderheyden (Médée de Sénèque) ; Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma (Feux d’après August Stramm) ; Laurent Fréchuret (Médée de Sénèque) ; Sophie Langevin (Hiver de Jon Fosse) ; Benoit Giros, May Bouhada, (1939 au jour le jour). À la radio : La marée fait flotter les villes de Kay Mortley et Alain Mahé, France Culture. Au cinéma, courts-métrages : Synopsis de Florent Trochel ; Le début de l’hiver d’Eric Guiradeau ; Bake a cake d’Aliocha Allard. Longs métrages : Lady Chatterley, de Pascale Ferran ; Circuit Carole, d’Emmanuelle Cuault ; Skylab, de Julie Delpy ; Je suis un vagabond, de Charlie Najman. Il a participé également en 2006 au projet collectif Ultimo Round qui l’a emmené jusqu’à Valparaiso au Chili.

Alain Mahé. Compositeur, improvisateur, Alain Mahé développe des musiques électro-acoustiques et électroniques. Il crée le groupe Bohème de chic et depuis joue ou compose avec Jean-François Pauvros, Carlos Zingaro, Carol Robinson, Kamal Hamadache, Thierry Madiot, Pascal Battus, Emmanuelle Tat, Patrick Molard, Keyvan Chemirani, Hélène Breshant, Bao Luo… Compose La marée fait flotter les villes – Paul Klee. Il réalise des pièces radiophoniques : Chien de feu, La marée fait flotter les villes, (pour un) Paso Doble (sonore) avec Kaye Mortley. Alain Mahé compose musiques et créations sonores pour le spectacle vivant. Il travaille avec les metteurs en scène Francois Tanguy et les chorégraphes Carlotta Ikeda, Ko Murobushi, François Verret, le peintre Miquel Barcelò et Josef Nadj sur Paso doble, Nan Goldin sur Sœurs saintes & Sybilles. Il collabore aux spectacles de Pierre Meunier depuis 1999 : Le Chant du ressort, Le Tas, Les Egarés, Sexamor et Du fond des gorges.

La Ménagerie de verre (Japon)

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L’invitation de Satoshi Miyagi et du Shizuoka Performing Arts Center (SPAC), Daniel Jeanneteau a séjourné au Japon de juillet à octobre 2011 pour y mettre en scène LA MENAGERIE DE VERRE de Tennessee Williams. Il y a retrouvé l’équipe qui l’avait accompagné pour la création de BLASTED de Sarah Kane en 2009.


au SPAC (Shizuoka Performing Arts Center), Japon
représentations du 18 octobre au 11 novembre 2011

La Ménagerie de verre

de Tennessee Williams
traduction Kazuko Matsuoka

mise en scène et scénographie Daniel Jeanneteau

avec
Kazunori Abe
Asuka Fuse
Haruyo Suzuki
Yuudai Makiyama

direction technique Atsushi Muramatsu
collaboratrice à la scénographie et constructrice Reiko Hikosaka
lumière Yuji Sawada
régie lumière Masayuki Higuchi, Ayaka Matsumura
régie son Yoshimasa Kojima
régie plateau Yosuke Sato, Aki Watanabe
costumes Yumiko Komai
assistante à la mise en scène Aki Yumoto
interprète Hiromi Yamada

production Kazato Saeki, Sakiko Nakano
assistante à la production Moemi Ishii

Production Shizuoka Performing Arts Center (SPAC), avec le soutien de Cultures France


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© D. Jeanneteau

« La pièce se passe dans la mémoire et n’est donc pas réaliste. La mémoire se permet beaucoup de licences poétiques. Elle omet certains détails ; d’autres sont exagérés, selon la valeur émotionnelle des souvenirs, car la mémoire a son siège essentiellement dans le cœur. »

Tennessee Williams

« La Ménagerie de verre » ouvre pour le metteur en scène et le scénographe un champ de liberté et de rêve peu courant. Rien n’y est réel, les figures sont des spectres, façonnées par la mémoire du narrateur, ses émotions, ses affects. Pas de cohérence obligée, pas de sens unifié. Un voyage dans une mémoire malade, entre l’angoisse et le rire.
Tennessee Williams lui-même encourage le metteur en scène à s’évader des contraintes du réalisme, et propose des configurations de jeu, des agencements de rapports traduisant les structures internes du psychisme bien plus que l’apparence extérieure des relations.
Il s’éloigne de l’imitation de la réalité pour inventer une dramaturgie du décalage, de la faille, de l’absence. Ses créatures sont affectées de troubles de la présence, les unes et les autres n’existent pas sur les mêmes plans de réalité, selon les mêmes modes d’apparition ni les mêmes densités physiques…
Chez Tennessee Williams, il n’y a pas de gravitation universelle. Chaque entité pèse d’un poids singulier, selon un système de masse inventé pour lui seul. Les pièces de Williams sont des agencements de solitudes. Les échanges sont improbables, les sentiments fusent hors des êtres et s’abattent comme des pluies, par l’effet d’une inconséquence fondamentale, originelle.
Ils sont perdus, et leur principale modalité d’occupation de l’espace est l’errance. Amanda erre dans sa maison, dans la ville, entre son fils et sa fille. Sa volonté, implacable, s’applique à effacer tout obstacle qui pourrait s’opposer à cette errance : que son fils s’incline, s’absente de lui-même, serve le quotidien et l’absolve de tout poids matériel ; que sa fille se taise, taise sa féminité, s’absente en spectatrice perpétuelle du théâtre obsessionnel de sa mère ; que Jim se prète à représenter en effigie le corps désirant de l’homme perdu et toujours désiré, qu’il se tienne en leurre et n’intervienne pas, n’existe, littéralement, pas. Elle est seule, elle erre enfermée dans un système clos.
« La Ménagerie de verre » exige la mise en place par le jeu d’une sorte de graduation de la présence, de perspective dans la densité, conférant à chaque être une pesanteur, un rythme, une opalescence variable. Chaque comédien doit jouer seul, en soi, mais avec les autres. Comme dans un système planétaire, beaucoup de vide sépare chaque corps. Beaucoup d’énergie circule entre ces corps.
La scénographie est un volume translucide qui expose et enclos ces corps dans une matrice impalpable. Posés sur un socle duveteux et pâle, Amanda, Laura, Tom et Jim circulent et se heurtent, s’évitent, s’ignorent, se cherchent. C’est par Tom que nous pénétrons cette matrice, il se tient au seuil et vacille, hésite, entre son aspiration au monde et l’appel angoissant de ses remords. La pièce contient une succession d’espaces mentaux encastrés les uns dans les autres. Tom se souvient et revit, dans une confusion totale du présent et du passé, le piège affectif qu’ont représenté pour lui sa mère et sa sœur. Amanda, dans un déni perpétuel du présent, revit à l’infini son passé idéalisé de jeune fille. Laura se réfugie dans un monde inventé par elle, sans référence à l’extérieur, où tout est fragile, transparent, lumineux et froid. Jim est prisonnier du rêve social majoritaire, il a subi le dressage idéologique et s’apprète à faire de son mieux pour ne pas en sortir.
Tout cela est en mouvement, selon une cosmologie complexe, régie par les sentiments, les peurs, les désirs… Plus qu’une histoire, « La Ménagerie de verre » est un paysage, un ensemble de distances séparant des blocs d’affectivité, traversé par des lumières, des obscurités, des vents et des pluies. La temporalité y est multiple, combinée en strates, en cycles, en réseaux…

Je retrouve avec plaisir l’équipe japonaise qui m’avait accompagné en 2009 pour la création de « Blasted » de Sarah Kane (que j’avais déjà mis en scène en France en 2005 dans une tout autre configuration).
Travailler Tennessee Williams avec des comédiens japonais déplace forcément les idées qu’on peut se faire de cet auteur. Faire du théâtre au Japon c’est faire du théâtre avec des corps japonais, c’est-à-dire une culture, une histoire, une tout autre humanité. Dans l’intimité des répétitions, c’est tout une civilisation qu’il me semble explorer, dans l’infini détaillement des différences. Entre ce que j’imagine et ce qu’ils me proposent, le décalage est permanent, parfois infime, parfois si grand qu’il en devient comique. Jour après jour il m’a fallut frayer un chemin dans l’opacité de nos différences, et ne pas chercher à les conquérir, à les déformer, à les gagner à la sensibilité occidentale. C’est leur différence que j’aime, et cette expérience irremplaçable de diriger à l’aveugle, dans une langue que je ne comprends pas, débarrassé du fardeau de sens qui accompagne toute lecture dans mon propre champ culturel. J’en suis ramené à l’humain seul, et parfois, dans l’intuition de l’instant et la pauvreté de mes moyens, il me semble toucher avec eux quelque chose d’inouï : notre incompatibilité linguistique dégage un espace de vision où les mots, redevenus pures manifestations du souffle, éclosent simplement et dansent devant nous aussi concrètement que des gestes.

Daniel Jeanneteau, Shizuoka le 30 août 2011

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maquette de la scénographie © D. Jeanneteau


photos de répétitions © D. Jeanneteau


Le Shizuoka Performing Arts Centre (SPAC)

Le SPAC est un centre de création théâtrale unique au Japon, et à bien des titres, unique au monde. Il a été créé en 1995 par la volonté du gouvernement local de la préfecture de Shizuoka. Il est l’un des premiers établissements du pays entièrement consacré aux arts du spectacle à bénéficier d’un financement public. Il dispose d’une troupe permanente, de personnels techniques et administratifs qualifiés, et occupe des locaux et des équipements qui lui sont entièrement dévolus. A l’image des centres dramatiques nationaux français, sa mission est la production et la création, mais aussi l’accueil d’artistes étrangers (aussi bien en tournée qu’en résidence de création), ainsi que la promotion des arts de la scène auprès d’un public extrêmement diversifié.

Le SPAC est dirigé depuis 2007 par le metteur en scène Satoshi Miyagi, prenant alors la relève de Tadashi Suzuki, fondateur de l’institution. Depuis quelques années, Satoshi Miyagi a établi une intense relation d’amitié et d’échange avec le monde théâtral français. En 2009, Daniel Jeanneteau a été l’un des premiers metteurs en scènes étranger sà y être invité pour une création. Il s’agissait de la mise en scène de « Blasted » de Sarah Kane. Pascal Rambert, Olivier Py, Omar Porras, Claude Régy, Jean Lambert-Wild, Frédéric Fisbach, Peter Brook… y sont venus présenter ou créer leurs spectacles.

Les installations du SPAC sont divisées en deux parties distinctes :
– le parc des arts de la scène (Butai Geijutsu Koen), dans la proche périphérie de Shizuoka, sur le mont Nihondaira. C’est un ensemble d’équipements offrant les meilleures conditions de création et de résidence : un théâtre en plein air de 400 places, un théâtre ellipsoïde de 100 places, une salle modulable d’une centaine de places, des salles de répétition, des logements, une cantine-cafétéria etc., le tout dans une architecture en bois d’Arata Isozaki, en pleine nature, parmi des plantations de thé.
– un théâtre de 350 places en ville, doté de tout l’équipement nécessaire (bureaux, atelier, cage de scène et cintres…) à l’intérieur du centre de congrès (Granship) construit lui aussi par Arata Isozaki.

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Bulbus

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Bulbus a été lu par le Comité des Lecteurs du Studio en 2009, et a été retenu comme l’un des textes les plus marquants de l’année. Anja Hilling, née en 1975, propose dans chacune de ses pièces une forme aventureuse de théâtre, inventive et bousculant les conceptions habituelles de l’écriture. Chaque texte explore d’autres possibilités de représentation, associant, dans une vision profondément poétique, des dialogues très crus et proches de la réalité à des pages relevant de l’écriture romanesque.


en répétitions au Studio-Théâtre à partir du 22 novembre 2010
création au Théâtre National de la Colline le 19 janvier 2011, représentations jusqu’au 12 février
représentations au CDN des Alpes – Grenoble du 22 au 25 février 2011
tournée France en 2012

Bulbus

d’Anja Hilling
traduction Henri Christophe
(avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, 2007)

mise en scène et scénographie Daniel Jeanneteau
Collaboration artistique et lumière Marie-Christine Soma
création sonore Alexandre Meyer
costumes Olga Karpinsky
régie générale Pierre Staigre
conseiller pour la chorégraphie Éric Martin
assistante à la mise en scène Miriam Schulte

avec
Eve-Chems de Brouwer
Dominique Frot
Johan Leysen
Serge Maggiani
Julien Polet
Marlène Saldana

Production Studio-Théâtre de Vitry, Maison de la Culture d’Amiens.
Coproduction La Colline – Théâtre National, Centre Dramatique des Alpes – Grenoble.

Le texte est publié aux éditions Théâtrales/Cultures France, Coll. « Traits d’union » (2008).

Entretien avec Daniel Jeanneteau


Bulbus – Extrait 1 par M-Benranou


Bulbus – Extrait 2 par M-Benranou


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« Avec soulagement, avec humiliation, avec terreur, il comprit que lui aussi était une apparence, qu’un autre était en train de le rêver. »

Borges, Les ruines circulaires, Fictions ; Coll. Folio/Gallimard

« Les habitants de Bulbus ne manifestent apparemment pas de signes particuliers.
Le ton de leurs conversations est rude et pourtant affectueux, leurs querelles sont sans importance, leur curiosité limitée.
Je les définirais comme des gens simples. Toute leur énergie tend vers l’accomplissement de leurs tâches quotidiennes. Ils s’occupent de leurs affaires, des poules, ils préservent l’ordre dans le village.
Chaque jour semble pareil à l’autre.
Leur visage est légèrement rougi, leur peau semble robuste, résistant au froid.
J’ai du mal à évaluer leur âge, j’imagine que ça ne compte pas. Ils n’ont pas l’air malheureux.
Le soir venu, ils se révèlent conviviaux. Ils se rencontrent pour discuter et faire des parties de curling.
Vu d’en dessous, le glissement des palets sur la glace rappelle le mouvement de la pupille sur la rétine. Je vais approfondir cette observation. »

Bulbus, Anja Hilling

Nus dans le givre, deux jeunes gens se laissent lentement prendre par les glaces. Autour d’eux des humains jouent au curling et vivent comme si le froid ne les concernait pas. Au fond des montagnes dans le creux d’un village perdu.
Bulbus est un conte aux accents d’enquête policière. Une fable mêlant la trivialité du réel au mystère du songe dans un contexte crûment contemporain. Que reste-t-il en nous du passé de nos parents, d’un moment d’histoire, d’un état du monde, quand nous-mêmes n’en savons rien ? Dans un monde d’apparence simple, le poids d’une mémoire gelée vient affleurer dans les gestes les plus quotidiens d’un groupe d’humains prisonniers de leur passé, empêchant la génération suivante de lui succéder, la piégeant dans son désir d’immobilité, de calme, d’oubli…

Daniel Jeanneteau


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ANJA HILLING

Née en 1975 en Allemagne, elle a suivi des études d’écriture dramatique à l’Académie des Beaux-Arts de Berlin entre 2002 et 2006. Durant cette période, elle écrit sa première pièce, Étoiles, invitée au festival Berliner Theatertreffen en 2003, et primée par le Prix des jeunes auteurs dramatiques. La pièce a été créée en janvier 2006 au théâtre de Bielefeld, ainsi qu’au Edingburgh Fringe Festival.
Depuis, Anja Hilling est devenue une des dramaturges les plus connues en Allemagne. Elle reçoit également un accueil très favorable au niveau international, comme le montre sa résidence au Royal Court Theater de Londres en 2003.
Elle a depuis écrit huit autres pièces, toutes créées à ce jour : Mon jeune cœur si jeune si fou (2004), Mousson (2005), Protection et Bulbus (2005 – année où elle est élue meilleure jeune dramaturge par la revue theater heute), Ange (2006), Sens (mise en scène en 2007 par Jean-Claude Berutti à la Comédie Saint-Etienne, en coproduction avec le Thaliatheater de Hambourg), Animal noir tristesse (2007) et Nostalgie 2175 (2008).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Vagues

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Marie-Christine Soma, Artiste associée au Studio-Théâtre et responsable du Comité des Lecteurs, présentera du 8 au 19 octobre 2010 au Studio-Théâtre son adaptation théâtrale du roman de Virginia Woolf LES VAGUES. Des premières années de la vie à la vieillesse, six personnes poursuivent un incessant dialogue intérieur, mêlant pensées, sensations, élans et solitude…


Création au Studio-Théâtre du 8 au 19 octobre 2010 
Reprise au théâtre National de la Colline du 14 septembre au 15 octobre 2011

Les Vagues

d’après le roman de Virginia Woolf
traduction Marguerite Yourcenar

adaptation et mise en scène Marie-Christine Soma
scénographie Mathieu Lorry-Dupuy
lumière Anne Vaglio
vidéo Raymonde Couvreu
costumes Sabine Siegwalt
musique Alexandre Meyer
assistante à la mise en scène Marie Brillant

avec
Anne Baudoux
Valentine Carette
Frédérique Duchêne
Marion Barché
Jany Gastaldi
Laure Gunther

et
Jean-Damien Barbin
François Clavier
Jean-Charles Clichet
Jean-Paul Delore
Antoine Kahan
Alexandre Pallu

Production Studio-Théâtre de Vitry
Avec la participation du Jeune Théâtre National


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© Laura Letinsky

« J’ai une sorte d’ubiquité et d’éternité de principe, je me sens voué à un flux de vie inépuisable dont je ne puis penser ni le commencement ni la fin, puisque c’est encore moi vivant qui les pense, et qu’ainsi ma vie se précède et se survit toujours. »

LES VAGUES déploient les soliloques intérieurs de six personnages, ou plutôt de six figures : Rhoda, Jinny, Suzanne, Neville, Bernard et Louis de la petite enfance à la vieillesse ; ces soliloques se présentent sous forme de répliques, de dialogues intériorisés, une sorte de théâtre silencieux et pourtant peuplé de mots. «Cela » parle, de conscience à conscience, dans une sorte d’adresse muette. L’écriture de Woolf est une écriture de la sensation, des affects, des perceptions, qui rend compte de la simultanéité et de la conjonction de tout ce qui nous traverse à chaque instant, ce qui entre dans notre champ de vision, atteint notre oreille, nous fait frissonner : de la pensée la plus haute et la plus abstraite à la remarque la plus triviale, la plus banale. Tout ce qui fait que nous ne sommes jamais « un », précis, défini, déterminé, dans le moment présent, mais ouvert, multiple, paradoxal, contradictoire et toujours en deçà ou au-delà de ce moment.

De l’enfant, de l’adolescent que nous avons été, nous gardons, bien plus que des souvenirs, la trace indélébile, une forme inscrite pour toujours, un creuset dans lequel les milliers de jours passés viennent se couler, se teintant différemment, mais nous pensons toujours avec et par cette partie de nous qui tout à la fois a existé, n’existe plus et demeure. De cela Virginia Woolf a parlé mieux que quiconque. L’expérience, les évènements, les accidents, l’apparence qui se modifie, tout cela n’est rien. Au fond il y a cette cire fragile et blanche, prête à couler dans toutes les directions possibles, qui nous constitue ontologiquement, essentiellement.

D’une certaine façon, c’est le temps qui est le sujet des Vagues, comment saisir ce flux, cette catégorie de pensée, ce champ sur lequel les figures se développent, s’entrechoquent au gré de la contingence de leurs existences.

C’est pourquoi, dès le début, cette adaptation a été conçue en pensant que deux acteurs de génération différente prendraient successivement en charge chaque figure créée par Virginia Woolf. Ils seront donc douze comédiens sur scène. La communauté qu’ils forment constitue l’utopie essentielle de cette aventure, et je les en remercie.

Marie-Christine Soma


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© M.-C. Soma

Marie-Christine Soma est née à Marseille en 1958.
Elle a obtenu une licence de Lettres classiques et une maîtrise de Philosophie.

Éclairagiste depuis 1985, après avoir été régisseur lumière au Théâtre de la Criée à Marseille puis assistante d’Henri Alekan sur Question de géographie dans la mise en scène de Marcel Maréchal, ainsi qu’assistante de Dominique Bruguière pour le Temps et la chambre de Botho Strauss, mise en scène de Patrice Chéreau.

Entre Théâtre et Danse, elle crée les lumières des spectacles de Geneviève Sorin, Alain Fourneau, du groupe Ilotopie, puis à partir de 1990 de ceux de Marie Vayssière, François Rancillac, Alain Milianti, Jean-Paul Delore, Jérôme Deschamps, Éric Lacascade, Michel Cerda et plus récemment d’Éric Vigner, Arthur Nauzyciel, Catherine Diverrès, Marie-Louise Bischofberger, Jean-Claude Gallotta, Jacques Vincey , Frédéric Fisbach, Éléonore Weber, Laurent Gutmann…

En 2001 débute la collaboration avec Daniel Jeanneteau, avec Iphigénie de Jean Racine au CDDB Théâtre de Lorient. Elle se poursuit en 2003 avec La Sonate des spectres d’August Strindberg dans le même théâtre, puis en 2005 avec Anéantis de Sarah Kane au Théâtre National de Strasbourg. Elle participe en 2006 à la création de l’opéra de George Benjamin Into the Little Hill dans le cadre du festival d’Automne à l’Opéra Bastille, et en 2007 à la création d’Adam et Ève de Mikhaïl Boulgakov à l’Espace Malraux de Chambéry.

Elle cosigne avec Daniel Jeanneteau la mise en scène des Assassins de la charbonnière d’après Kafka et Labiche à l’école du TNS en 2008, celle de Feux (trois pièces courtes) d’August Stramm au Festival d’Avignon 2008, puis celle de Ciseaux, papier, caillou de Daniel Keene en 2010.

Parallèlement au travail de lumière scénique, elle conçoit les éclairages pour deux expositions‑spectacle à la Grande Halle de la Villette, Fêtes foraines en 1995 et le Jardin planétaire en 1999 ainsi que ceux de l’installation de la photographe Nan Goldin dans la Chapelle de la Salpêtrière lors du festival d’Automne 2004.

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© M.-C. Soma

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MANNEKIJN / TAHOE

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En mai-juin nous accueillons la création en résidence de TAHOE, nouvelle pièce de Frédéric Vossier écrite pour le metteur en scène Sébastien Derrey et ses comédiens. TAHOE est la deuxième partie d’un diptyque commencé avec MANNEKIJN, du même auteur, et mis en scène par Sébastien Derrey en 2012. Après cinq semaines de travail dans nos murs, nous présenterons Tahoe (en étape de travail) et Mannekijn, pour la première fois réunis.


vendredi 7 juin à 20h30 – TAHOE
samedi 8 juin à 19h00 – MANNEKIJN + TAHOE
dimanche 9 juin à 16h – MANNEKIJN + TAHOE
lundi 10 juin à 20h30 – TAHOE

MANNEKIJN / TAHOE

texte Frédéric Vossier
mise en scène Sébastien Derrey
lumière Rémi Godfroy (MANNEKIJN), Coralie Pacreau (TAHOE)
scénographie Sallahdyn Khatir
son Régis Sagot (MANNEKIJN), Isabelle Surel (TAHOE)
costumes Elise Garraud
administration Silvia Mammano
conseil production Claire Devins

avec

Frédéric Gustaedt
Catherine Jabot
Nathalie Pivain

MANNEKIJN
spectacle créé à L’Échangeur en 2012 production migratori K merado, avec le soutien du Ministère de la Culture et de la Communication / DRAC île-de-France, avec l’aide à la diffusion d’ARCADI, avec l’aide de Ramdam / Lyon, du Centquatre / Paris, d’Anis Gras / Arcueil et de L’Échangeur / Bagnolet – Cie Public Chéri

TAHOE Production migratori K merado, co-production Studio-Théâtre de Vitry, avec l’aide à la production d’ARCADI – établissement culturel d’île-de-France, avec le soutien du Ministère de la Culture et de la Communication / DRAC île-de-France, avec l’aide du Centquatre / Paris, de Théâtre Ouvert / Paris et de L’Échangeur / Bagnolet – Cie Public Chéri création à l’Échangeur en décembre 2013

le texte est édité aux éditions Quartett


TAHOE est la deuxième partie d’un diptyque commencé avec MANNEKIJN, une des premières pièces de l’auteur de théâtre Frédéric Vossier que Sébastien Derrey a mis en scène en 2012 à L’Echangeur. Après avoir vu le spectacle, l’auteur a souhaité prolonger l’expérience intense et joyeuse vécue avec l’équipe de MANNEKIJN, et a écrit, très vite, un texte sur mesure pour les mêmes acteurs et le même metteur en scène : TAHOE.

 » J’ai toujours pensé qu’il fallait aborder au théâtre la question de l’industrie du spectacle – de son pouvoir économique, social et idolâtrique. Le phénomène de la célébrité est un facteur de domination sociale qui s’exerce massivement sur les subjectivités. J’ai écrit Mannekijn il y a quelques années en partant de cette question. Sébastien Derrey et son équipe ont crée le texte. Il y a eu comme une évidence. L’évidence incalculable d’une rencontre artistique et d’une compréhension commune. Et donc est né un désir de continuer, d’apporter une étape qui suit. J’ai écrit pour eux, exclusivement, Tahoe. Avec ce texte, j’ai continué de tisser le fil de cette dramaturgie critique et cynique de l’Idole.  »

Frédéric Vossier

MANNEKIJN, sa pièce la plus à l’eau de rose selon l’auteur, est un théâtre de marionnettes vivant. Les clichés encombrent les têtes et collent les corps. S’y joue une description implacable de la violence de la domination, de son mécanisme. Au niveau moléculaire des mots on voit comment le langage devient instrument de la violence. Une deshumanisation est à l’œuvre. Malmenés, vulnérabilisés par la parole, les personnages ont des identités flottantes. Mots d’ordre, clichés, images publicitaires les recouvrent et rendent la perception de leurs vies très précaire. Derrière cette pellicule glacée perce pourtant la fragilité des corps et l’indéfini des vies.

Une mère rend visite à sa fille qui entretient une relation de couple très trouble avec un footballeur espagnol déchu. Cette ancienne star du football est l’objet de toutes ses curiosités. On ne le voit pas pendant longtemps. On l’attend. On l’imagine. Il n’apparaît que brièvement. Son apparition grotesque ébranle tout ce qu’on croyait établi. C’est un renversement. Quelque chose se trouble et notre regard en est contaminé.

Le néerlandais « mannekijn » a donné « mannequin ». L’étymologie dit : « petit homme », figure, « forme humaine », apparence, représentation de l’homme sous toutes ses formes, poupée, pantin, marionnette, statuette, figurine, avatar, point de jonction entre l’inanimé et l’animé, entre la chose et l’humain, entre le faux et le vrai.

MANNEKIJN a été créé en 2012 au Théâtre l’Échangeur – Avec l’aide de Ramdam/Lyon, du Centquatre/ Paris, d’Anis Gras /Arcueil – production Cie Migratori k. merado / avec le soutien de la DRAC (aide à la production) et d’ARCADI (aide à la reprise) / Le texte est publié aux éditions Quartett.

Dans TAHOE, les personnages ont pour nom les diminutifs des acteurs pour qui ils ont été écrits. Une succession de moments forment un récit elliptique librement inspiré des derniers jours de la vie d’Elvis Presley à Graceland, le manoir-mausolée où vivait « le King » entouré de sa cour. Mais on n’est pas obligé de s’attacher à cette référence. Ce qui compte ici, c’est moins les images telles quelles que leur force d’attraction et le jeu de regard qu’elles permettent d’instaurer avec le spectateur.

L’action se passe dans l’une des chambres de « la maison de la grâce ». Un lit grand et profond comme l’océan. Une salle de bains où l’on peut s’enfermer. On imagine autour un labyrinthe de pièces plus ou moins peuplé. On peut croiser des gens dans la propriété jusqu’aux abords du lac Tahoe. Les identités restent flottantes. On avance pas à pas. Voilà Freddy et Nath. L’intimité d’un couple. Kath pénètre cet espace clos. Sa fascination pour le pantin-roi (Freddy, star improbable) permet d’inventer, comme dans la reconstitution d’une scène symbolique, un semblant de distribution. Comme s’il suffisait que quelqu’un y croie pour que la fiction devienne réalité. Alors la vie arrive par improvisations successives. Vossier aime jouer avec ce que le spectateur peut reconnaître. Mais chez lui la sensation de « déjà vu » ne vaut que pour le moment où elle est contredite et troublée. Moment où le plus familier devient le plus étrange. La brèche ouverte alors laisse apparaître comme une blessure la domination des clichés sur les corps, dans les têtes, dans le langage. Quelque chose alors peut se décaler, gripper ou résister dans la machine. Un espace critique peut prendre forme. C’est ainsi que la lecture de MANNEKIJN nous a invitée à réagir au plateau, par une sorte de d’instinct de survie contre l’asphyxie. Nous avons choisi de nous engouffrer dans cet espace, qui est un espace de jeu, pour retrouver du mystère des vies et de la vulnérabilité des corps derrière les images. C’est ce même espace que nous allons continuer de creuser dans TAHOE, avec en plus la question de l’émotion.

MANNEKIJN nous entraîne avec des faux airs de vaudeville dans une zone trouble où on est suspendu entre violence glacée et burlesque. Mais TAHOE est un texte qui fait plus appel à l’émotion. Une émotion brute et directe qui lui donne des airs de mélo. Ce n’est pas vraiment un mélodrame, mais on y trouve des vrais moments mélodramatiques et des procédés qui visent à montrer l’émotion et à l’amplifier. Notamment par l’engagement dans le chant, afin sans doute, de réinvestir la parole et de l’écouter autrement. Le texte porte en son coeur la question dérangeante de l’émotion et de sa manipulation. En équilibre entre émotion transmise, spectacle de l’émotion et voyeurisme. C’est la question de la croyance au temps désenchanté où les rois solitaires, cyniques et dérisoires, ont perdu la capacité d’une écoute et d’une parole vivantes. Frédéric Vossier parle d’une sorte de « pourrissement du mélodrame », comme d’un coeur qui s’use.


La compagnie migratori k. merado est née en 2004 de la rencontre d’un groupe d’acteurs et de musiciens avec l’œuvre de l’écrivain Eugène Savitzkaya. Une équipe s’est constituée autour de Sébastien Derrey et Catherine Jabot, impliquant le plus souvent les mêmes acteurs et les mêmes partenaires techniques.
Concepteur et metteur en scène, Sébastien Derrey fait un travail de lecture. Il fore dans l’œuvre d’auteurs contemporains (Savitzkaya, Guyotat, Vossier), se ressaisit de questions qu’ils portent et qui toujours amènent à éprouver à nouveau et à s’interroger sur ce que le « commun » veut dire.
Avec ces auteurs apprendre à lire, à parler, et faire passer dans des corps vivants leur langue pour la donner et la recevoir.

Créations :
EST de Eugène Savitzkaya
Créé en 2005 au Théâtre de l’Echangeur, Bagnolet – Montevidéo Marseille, Ramdam Sainte-Foy-lès-Lyon, Théâtre Océan-Nord Bruxelles, NaxosBobine, Paris. Reprise en 2007 à Anis-Gras, Arcueil
production Cie Migratori k. merado

Célébration d’un mariage improbable et illimité, de Eugène Savitzkaya
Créé en 2006 au Théâtre de l’Echangeur – Anis Gras, Ramdam, La Fonderie, Le Mans, au Centre Wallonie Bruxelles, Paris et le « Lieu » à Tours.
production Cie Migratori k. merado
avec le soutien de la DMDTS et du DICREAM (aide à la création), d’ARCADI (aide à la production) et de l’ADAMI

EN VIE/Chemins dans la langue de Pierre Guyotat, adaptation de Sébastien Derrey, d’après les textes de Pierre Guyotat, Montesquieu et Buffon
Créé en 2010 au Théâtre de l’Echangeur – La Chartreuse de Villeneuve lès Avignon, au CENTQUATRE Paris, au CCN de Rillieux la Pape-cie Maguy Marin, et à Ramdam
production Cie Migratori k. merado – co-production CCN de Rillieux la Pape-cie Maguy Marin
avec le soutien de DRAC et d’ARCADI (aides à la production)

Mannekijn, de Frédéric Vossier,
Créé en 2012 au Théâtre de l’Echangeur –­ Le CENTQUATRE, Anis Gras, Ramdam
production Cie Migratori k. merado
avec le soutien de la DRAC (aide à la production) et d’ARCADI (aide à la reprise)

C’est à la suite de cette dernière aventure que l’auteur Frédéric Vossier a exprimé le désir de prolonger leur collaboration en écrivant un texte sur mesure pour la compagnie. Ce texte s’appelle Tahoe
Frédéric Vossier est né en 1968 à Saint-Martin de Ré. Docteur en philosophie (thèse sur Hannah Arendt et le totalitarisme), il enseigne la dramaturgie et la littérature dramatique contemporaine au Conservatoire de Poitiers, a fondé l’Atelier de Lecture Contemporaine en Poitou-Charentes, et intervient dans différentes universités en Arts du spectacle (Censier, Rennes, Poitiers, Tours). Il anime un atelier d’écriture au CDN de Nancy.

Frédéric Vossier assure les fonctions de dramaturge auprès du metteur en scène Jean-Pierre Berthomier (pour plusieurs créations dont Lisbeth de Fabrice Melquiot – coprod. TAP scène nationale de Poitiers), et auprès d’autres metteurs en scène pour lesquels il écrit des adaptations : Marie-Claude Morland, (La Confession d’un enfant du siècle d’Alfred de Musset, Théâtre du Trèfle Poitiers), Jacques Vincey (d’après Le Banquet de Platon pour la Comédie Française, à venir l’adaptation de L’Ombre d’Andersen pour le Théâtre du Nord), Madeleine Louarn pour laquelle il adapte Les Oiseaux d’Aristophane pour le Festival Mettre en Scène à Rennes et le Festival d’Automne.

Ses pièces de théâtre Jours de France, C’est ma maison, Bedroom eyes, Rêve de Jardin, La Forêt où nous pleurons, Mannekjin suivi de Porneia, Bois sacré suivi de Passer par les Hauteurs, Ciel ouvert à Gettysburg, Lotissement sont publiées depuis 2005 par Les Solitaires Intempestifs, Théâtre Ouvert, Espaces 34, et aux Editions Quartett.

En 2011/2012 : deux de ses dernières pièces ont été créées : Mannekjin, mise en scène par Sébastien Derrey au Théâtre de l’Echangeur Bagnolet et Ciel ouvert à Gettysburg, mise en scène Jean-François Auguste à Théâtre Ouvert Paris ; et deux autres pièces ont été mises en chantier : Bedroom eyes au 104 par Cyril Teste (IRCAM / Comédie de Reims), C’est ma maison par Stuart Seide à Théâtre Ouvert / Théâtre Octobre / Théâtre de l’Aquarium.

A venir, Prairie, sera créé par le Théâtre du Trèfle Cie conventionnée en novembre 2012 en Poitou Charentes.
Les pièces de Frédéric Vossier ont aussi fait l’objet de productions radiophoniques sur France Culture, avec Jérôme Kirscher, Françoise Lebrun, Mireille Perrier.

Frédéric Vossier a écrit dernièrement en réponse à une commande de l’école du TNB pour Stanislas Nordey (L’Amour & l’Ennui).

Ciseaux, papier, caillou

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CISEAUX, PAPIER, CAILLOU est l’un des premiers textes abordés par le Comité des Lecteurs du Studio-Théâtre. Il est apparu à tous comme l’un des plus intéressants, tant par la profondeur de son propos que par la qualité poétique de son écriture. Il s’est imposé à nous comme notre prochain projet de mise en scène.


Répétitions au Studio-Théâtre en mars 2010
création à la Maison de la Culture d’Amiens le 20 avril 2010
représentations au Théâtre National de la Colline du 5 mai au 5 juin 2010

Tournée :
Théâtre National de Toulouse du 4 au 10 novembre 2010
Comédie de Reims du 17 au 20 novembre 2010
Maison de la Culture de Bourges les 30 novembre et 1er décembre
Théâtre National de Strasbourg du 14 au 22 janvier 2011
Le Carreau à Forbach les 27 et 28 janvier 2011
Théâtre de la Réunion les 30, 31 mars et 1er avril.

ciseaux, papier, caillou

de Daniel Keene

Traduction Séverine Magois, Éditions Théâtrales
Mise en scène, scénographie et lumière Marie-Christine Soma et Daniel Jeanneteau
Costumes Olga Karpinski
Son Isabelle Surel

avec Carlo Brandt, Marie-Paule Laval, Camille Pélicier-Brouet, Philippe Smith

Production : Studio-Théâtre de Vitry, Maison de la Culture d’Amiens, Théâtre National de la Colline, Comédie de Reims, Maison de la Culture de Bourges.
Production déléguée : Maison de la Culture d’Amiens


« ciseaux, papier, caillou » (Extrait) par M-Benranou

Daniel Keene a choisi d’écrire des pièces courtes, aux dialogues raréfiés, dont les mots souvent restent coincés dans la gorge des protagonistes, nous laissant suspendus à leurs silences. C’est par ce silence, fait de pudeur et de manque que nous devons les approcher. « Au mieux, les mots peuvent suggérer la réalité d’une expérience, dit Daniel Keene, mais ils ne peuvent jamais la contenir ; ils sont, si vous voulez, l’ombre de l’expérience. Nous pourrions peut-être les appeler les résidus de l’expérience : ils sont tout ce qui reste, ils sont les cendres que nous tamisons, cherchant à découvrir l’énergie du feu qui les a créées»

Avec les moyens de l’ellipse, de la pause, du regard, de la respiration, Keene explore ce qui circule entre les êtres et ne trouve qu’incomplètement son chemin par les mots. Le corps entier est convoqué pour exprimer ce qui relève de l’informulé, proposant ce qu’on pourrait appeler une poétique de la présence.

Aucun discours dans ce théâtre, aucune théorie, mais des agencements, des rapports, saisis, entrevus, qui laissent sourdre avec une très grande justesse tout le désarroi dans lequel l’être humain – qui n’est pas un héros – peut se trouver, une fois privé des quelques repères que l’histoire et la société ont bien voulu lui concéder. Le texte de Keene ne dit pas, il agit. Au détour d’une phrase, d’un silence, d’un geste, les êtres de Keene nous bouleversent comme par inadvertance.

« Il devrait être possible d’écrire des pièces qui intensifient l’expérience en refusant d’inclure quoi que ce soit de superflu. » Dans ses pièces courtes Daniel Keene réalise ce paradoxe. Grâce à l’extrême précision de son écriture, à son économie rigoureuse, il matérialise des figures contemporaines d’une densité incroyable, leur conférant une dignité à la hauteur des grands personnages tragiques.

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Pré-maquette de la scénographie © DJ

CISEAUX, PAPIER, CAILLOU est l’une de ces pièces courtes qui prennent la forme du poème dramatique. Le réel y est abordé de plein fouet et pourtant rien n’y est ordinaire. Kevin, le tailleur de pierre au chômage, sa femme, sa fille, son ami et un chien ont les visages à la fois familiers et énigmatiques des statues aux porches des cathédrales. En-deçà et au-delà de la réalité que nous croyions connaître, Keene ouvre ces figures dessinées comme des bas-reliefs aux traits simples et les déploie sur un fond d’universelle obscurité.
Un homme a perdu son emploi. Tailleur de pierre, il a passé sa vie à la tâche simple et brute d’équarrir des blocs. Par son effort physique il donnait forme à de la matière et prenait ainsi part à l’effort général de vivre. Privé de ce qui donnait sens à son existence même, il vacille entre sa propre disparition et le sentiment d’appartenir à une humanité qui l’abandonne. Le tailleur de pierre aime sa famille, s’est donné entièrement à son travail, sans réserve, sans méfiance. Le vide creusé en lui par la privation de toute implication concrète, la trahison que représente la rupture du contrat social qui le liait au monde dans un rapport de double dépendance, ouvrent en lui un espace nouveau d’interrogation et de trouble. C’est cette interrogation qui constitue l’espace même du théâtre de Keene, baignant tous les échanges dans une sorte d’étonnement douloureux et lucide, dénudant les âmes et les laissant paraître dans leur pauvreté radicale.

Mais la pièce de Daniel Keene, loin de tout misérabilisme, nous fait aussi percevoir comment l’être humain, lorsqu’il est dépouillé de tout, lorsqu’il a les mains vides, sous un ciel tout aussi vide, se débat pour rester vertical, et d’une certaine manière fait acte de création, en se créant lui-même.

Passant de l’univers d’August Stramm à celui de Daniel Keene, du début du XXe siècle au début du XXIe, d’un langage qui par sa déconstruction tentait de saisir le tréfonds des pulsions humaines exacerbées à une langue plus linéaire, trouée de silences d’une densité minérale, qui saisit la tragédie du quotidien, nous nous aventurons sur un territoire nouveau, chaque projet nous obligeant à aller voir « ailleurs ». Dans ciseaux, papier, caillou, cet ailleurs est plus près de nous dans le temps, plus éloigné dans l’espace – Daniel Keene est australien –, et c’est aussi de cette terre-là qu’il parle.

Marie-Christine Soma et Daniel Jeanneteau


L’origine de CISEAUX, PAPIER, CAILLOU par Daniel Keene

L’origine de la pièce est très simple ; elle m’a été inspirée par l’expression que j’ai vue sur le visage d’un homme. Cet homme, je l’avais croisé à plusieurs reprises. Ses deux petits enfants, un garçon et une fille, fréquentaient la même école que le plus jeune de mes fils.
J’attendais devant la grille de l’école pour récupérer mon fils à la fin de la journée. Cet homme, appelons-le K., attendait lui aussi. Il avait dans les quarante-cinq ans et portait une salopette grise. Il boitait légèrement. Nous nous sommes salués d’un signe de tête. Quand ses deux petits enfants ont franchi la grille en courant, il s’est penché et a pris la petite fille dans ses bras. Son fils s’agrippait à sa jambe. Tous les deux parlaient en même temps, racontant leur jour d’école à leur père. Il y avait beaucoup d’autres parents qui se pressaient autour de la grille. Deux femmes non loin parlaient justement de K. Elles avaient appris qu’il avait perdu son travail récemment. Les enfants continuaient de franchir la grille, s’agglutinant autour des adultes, riant, criant, courant, heureux que leur jour d’école ait pris fin. Quelqu’un derrière moi a lancé le nom de K. Il s’est retourné et j’ai vu sur son visage une expression difficile à décrire. Son visage paraissait terriblement nu, terriblement ouvert ; rien n’y était dissimulé. Son expression était celle d’un homme à la fois innocent et vaincu, plein d’espoir et pourtant perdu. C’était l’expression d’un jeune garçon, mais pleine d’une espèce de lassitude et de résignation. Il se tenait là, au milieu d’un océan d’enfants, à côté des deux qu’il aimait, mais pour moi c’était comme si la plus infime rafale de vent pouvait l’emporter, qu’une averse suffirait à le dissoudre. Il avait l’air d’un homme aussi fragile que du papier.

Son visage ensuite ne m’a plus quitté, pendant des semaines. J’ai même rêvé de lui. Dans mon rêve, il était seul, marchant quelque part, dans un lieu que je ne reconnaissais pas, vêtu de sa salopette grise, boitant légèrement. Je ne savais pas où il allait. Mais je me sentais obligé de le suivre.

Mon plus vif désir quand j’ai commencé à écrire ciseaux, papier, caillou, c’était de créer un personnage dont on puisse dire que c’est « un homme bien », quelqu’un dont la famille comptait plus que tout, qui était fier de pouvoir prendre soin d’elle. Quand un tel homme perd son travail, il perd beaucoup plus que ça. Il perd le sens de ce qu’il vaut, il perd la réalité qui le définit. Il doit essayer de se recréer. Comment peut-il faire ça ? De quels outils dispose-t-il ? Il doit s’atteler à la tâche les mains vides. Il doit créer quelque chose à partir de rien, c’est du moins ce qu’il doit ressentir.

Je voulais que le tailleur de pierre de ciseaux, papier, caillou ressemble à K., mais pas littéralement ; je voulais que le tailleur de pierre soit aussi nu et fragile, aussi innocent, aussi perdu. Je voulais créer quelque chose qui donne un sens à cette expression que j’avais vue si fugitivement sur le visage de K., une expression qui me semblait raconter l’histoire de sa vie.

(extrait d’un entretien réalisé à l’occasion de la création,
en portugais, de ciseaux, papier, caillou
au Teatro Municipal de Almada de Lisbonne, en avril 2007)

Traduction Séverine Magois


Daniel Keene

Daniel Keene est né en 1955 à Melbourne (Australie), il écrit pour le théâtre, le cinéma et la radio depuis 1979, après avoir été brièvement comédien puis metteur en scène. Cofondateur et rédacteur de la revue Masthead (arts, culture et politique), il a également traduit l’œuvre poétique de Giuseppe Ungaretti.

De 1997 à 2002, Daniel Keene a travaillé en étroite collaboration avec le metteur en scène Ariette Taylor. Ensemble ils ont fondé le Keene/Taylor Theatre Project qui a créé trois de ses pièces longues et une trentaine de ses pièces courtes (dont six ont été reprises au Festival de Sydney 2000).

Il a par ailleurs noué une fidèle relation de travail avec le réalisateur australien Alkinos Tsilimidos qui a porté à l’écran Silent Partner (2000), Tom White (scénario original – Festival International du Film de Melbourne, 2004) et Low (sous le titre EM 4 Jay, 2006).

Ses pièces ont été jouées en Australie, mais aussi à New York, Pékin, Berlin, Tokyo, Lisbonne… Certaines d’entre elles ont été distinguées par de prestigieux prix dramatiques et littéraires.

Après une assez longue traversée du désert dans son propre pays, The Serpent’s Teeth a été créée par la Sydney Theatre Company, au prestigieux Opera House, en avril-mai 2008.

Depuis 1999, nombre de ses pièces ont été créées en France, en particulier : Silence complice (Théâtre National de Toulouse, octobre 1999 / Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, mars 2000, mise en scène Jacques Nichet) ; La pluie (Théâtre de La Commune, avril 2001, manipulation et jeu Alexandre Haslé) ; Terminus (Théâtre national de Toulouse, mars 2002 / Théâtre de la Ville-Les Abbesses, mai 2002, mise en scène Laurent Laffargue) ; La Marche de l’architecte (Festival d’Avignon 2002, Cloître des Célestins, mise en scène Renaud Cojo) ; Moitié-moitié (L’Hippodrome, scène nationale de Douai, janvier 2003, mise en scène Laurent Hatat) ; Ce qui demeure (7 pièces courtes) (Maison des métallos, Paris, septembre 2004, mise en scène Maurice Bénichou) ; Avis aux intéressés (Théâtre de la Commune, septembre 2004, mise en scène Didier Bezace) ; Puisque tu es des miens (Théâtre de l’Opprimé, Paris, novembre 2004, mise en scène Carole Thibaut)…
Il écrit régulièrement des textes à la demande de compagnies et de metteurs en scène français : les paroles ; la terre, leur demeure ; Cinq Hommes ; Le Veilleur de nuit…

En juin 2009, L’Apprenti, son premier texte Jeune public, se voit décerner le prix « Théâtre en pages », mis en place par le Théâtre National de Toulouse et le Conseil Général de la Haute-Garonne.

Silence complice, Terminus, avis aux intéressés, le récit et Quelque part au milieu de la nuit ont également été diffusés sur France Culture.
Son œuvre, publiée pour l’essentiel aux éditions Théâtrales, est traduite et représentée en France et sur l’ensemble des territoires francophones par Séverine Magois.

Réponse de Daniel Keene au spectacle de Marie-Christine Soma et Daniel Jeanneteau.

 

 

 

 

 

 

 

Rabah Robert

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Nous retrouverons Lazare pour les Ouverture(s) de décembre avec la création de son prochain spectacle Rabah Robert. Rabah robert est le troisième volet d’un triptyque composé de Passé- je ne sais où, qui revient et Au pied du mur sans porte que nous avions accueillis en février 2010.


mardi 18 décembre à 20h30
mercredi 19 décembre à 20h30
jeudi 20 décembre à 20h30

Rabah Robert
Touche ailleurs que là où tu es né

texte et mise en scène Lazare

chorégraphie et assistanat à la mise en scène Marion Faure
scénographie, costumes Marguerite Bordat
lumières Bruno Brinas

conseil artistique Daniel Migairou

avec
Guillaume Allardi, Anne Baudoux, Benjamin Colin, Bianca Iannuzi, Julien Lacroix, Bénédicte Le Lamer, Mourad Musset, Giuseppe Molino, Yohann Pisiou

direction de production et diffusion Emmanuel Magis / ANAHI

production Vita Nova, coproduction Théâtre National de Bretagne/Rennes, Studio-Théâtre de Vitry, ARCADI, Théâtre Jacques Prévert d’Aulnay-sous-Bois, le Grand T à Nantes.

avec le soutien de La Fonderie /Le Mans, du Théâtre de Gennevilliers – centre dramatique national de création contemporaine, de l’Institut Français – ministère des affaires étrangères et européennes
avec le soutien pour l’écriture de Montévidéo/Marseille et du Fonds SACD Théâtre
avec le soutien de l’association Beaumarchais – SACD
création du 13 au 17 novembre dans le cadre du festival Mettre en Scène au TNB.


L’avant et l’après de la mort d’un homme s’agite dans la mémoire d’une famille. Il y avait un monde et en voici un autre. Libellule et ses sœurs ont glissé d’entre les murs pour voyager et se heurter à la vie de leur père et ses mystères, Rabah Robert. Ouria, la mère n’attend plus au pied du mur sans porte mais saute par dessus. Elle se lève la nuit pour peindre des tableaux à la Van Gogh, des chemins avec houles de blé, et devant elle rien d’autre que le pur espace de la saison. Tous, ils embarquent dans le train qui part vers l’innommé. Fanfare et mesure du sentiment. Grincement de nerf à l’instant du départ avec le chœur effiloché de chacun chantant seul la chanson de plusieurs. Si les enfants rêvent de leur père c’est pour le voir vivant, mais autre, séparé. Ils arpentent l’enfer d’un passé sous le crâne, le soleil au dessus qui distille le sang, où nous sommes fait et défait les uns par les autres tandis que le train file à toute allure.

Extrait de Rabah Robert :

Derrière la gare
la marche creusée dans le mur
où le souvenir de Rabah Robert est assis.

Il me regarde.
Je le regarde.
Miroir loin comme la nuit face à face.
Je suis heureux, il me regarde.
Je suis heureux, je le regarde.

Nous sommes proches, proches et saisissables.

« J’ai cherché longtemps le titre, je m’en suis tenu à Rabah Robert parce qu’il est l’évocation de deux pays séparés, loin et si proches. La France, un pays soudé à un autre, l’Algérie, qui tantôt disparaît tantôt apparaît à la surface. »
Lazare


LAZARE

Né le 29 mars 1975 à Fontenay aux Roses. Nationalité française.

Est auteur, metteur en scène, acteur improvisateur. Comédien formé au Théâtre du Fil (théâtre de la protection judiciaire) puis à l’École du Théâtre National de Bretagne, de 2000 à 2003 par : Stanislas Nordey, François Tanguy, Claude Régy, Loïc Touzet, Bruno Meyssat , Frederic Fisbach, Marie Vayssière, Renault Herbin, Philippe Boulay et François Verret.

il écrit et met en scène :
• Orcime et Faïence, présenté au T.G.P de Saint-Denis en 1999.
• Cœur Instamment Dénudé – présenté au Lavoir Moderne Parisien en 2000.
• Purgatoire – au Limonaire à Paris en 2000.
• Les morts ne sont pas morts – les cendres sont germes – je ferme les yeux et viens me perdre dans l’eau qui dort (Le prélude de Passé – je ne sais où, qui revient) a obtenu une bourse d’encouragement du Centre National du Théâtre en novembre 2007. Création en août 2008 au festival de Langlade (Lozère)
• Passé – je ne sais où, qui revient. Cette pièce a reçu une bourse de création de la commission théâtre du Centre National du Livre, en juin 2007. En février 2008 : mise en voix du texte à la Fonderie, au Mans, puis au théâtre des Bouffes du Nord à Paris. Du 7 au 21 février 09 : création du texte et mis en scène par l’auteur au théâtre l’Échangeur à Bagnolet. Cette pièce à reçu l’aide à la création de la DRAC Île-de-France.
• Au pied du mur sans porte a été créé au Studio-Théâtre de Vitry en février 2010, puis repris au festival « Mettre en scène » du Théâtre National de Bretagne en 2011.

en 2006 il fonde la compagnie VITA NOVA

au théâtre il joue sous la direction de : Claude Merlin (Nocturne à tête de cerf – 2000, et La Sirène de Pascal Mainard– 2005 ; Théâtre de bouche de Ghérasim Luca– 2009), Ivan Stanev (Le bleu du Ciel de George Bataille, Berlin, Lille Rose des vent – 2000) Stanislas Nordey (Atteintes à sa vie de Martin Crimp, TNB à Rennes – 2004) et Le triomphe de l’amour de Marivaux (TNB et Nanterre-Amandiers – 2005) Pascal Kirsch et Bénédicte Le Lamer : Mensch (Odéon – Ateliers Berthiers – 2007)

Au cinéma il joue sous la direction de Nicolas Sornaga (« Mr Morimoto » – 2007, « Chose rose Loula » – 2009)

En tant qu’auteur et acteur improvisateur, Lazare travaille pour le chorégraphe François Verret pour la préparation de son spectacle Sans retour, en 2006. Il fait de nombreuses improvisations (poésie spontanée, récits noirs, chutes et drames instantanés), seul ou accompagné de musicien.

• en juin 2005 Au théâtre des Bouffes du Nord pour le festival La Voix Est Libre, avec Elise Dabrovski ; en mai 2007 avec Benjamin Colin, en mai 2008 avec Jean François Pauvros, et en mai 2009 avec Balaké Sissoko

• En duo avec Benjamin Colin, il crée le spectacle d’improvisation Les chambres de hasard à la Guillotine, à Montreuil en 2006. Ils sont accueillis en résidence à la fondation Royaumont en 2008, puis dans de nombreux festivals. Ils participent tous les deux à la tournée franco Malienne du Griot au slameur (de mai à décembre 2008 ).

Textes édités :

• Trajectoire : Revue trimestrielle FRICTIONS n°5 en 2002
• Passé – je ne sais où, qui revient :
Première parution aux éditions L’ÉLASTIQUE en février 2009.
Une deuxième parution aux éditions LES VOIX NAVIGABLES en novembre 2009

Milf

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En mars-avril nous accueillerons la création en résidence de MILF, pièce chorégraphique de Katalin Patkaï, en collaboration avec le graphiste Frédéric Teschner. MILF est un conte futuriste, une promenade sans but « dans des mondes inconnus et invisibles ».


vendredi 12 avril à 20h30
samedi 13 avril à 20h30
dimanche 14 avril à 16h
lundi 15 avril à 20h30

MILF

chorégraphie, interprétation Katalin Patkaï
interprétation Anna d’Annunzio
interprétation Justine Bernachon
interprétation Zsuzsa Féjer

collaboration artistique Frédéric Teschner
Coproduction : Studio-Théâtre de Vitry / CCAS / KBOX & CO
Mécénat : Diderot RealEstate


 » Je vais ouvrir un café à Pantin. Un café où les femmes seront les bienvenues.
Parce que dans mon quartier à Pantin aucune femme ne rentre dans les cafés, ils sont réservés à la clientèle masculine.
Ce n’est qu’à l’heure du pain au chocolat qu’elles apparaissent pour repartir bambins sous le coude.
Mais avant, je vais faire MILF. MILF ou ouvrir un café aux femmes à Pantin c’est pareil.
Même logique.
Cela se passe dans un NO MAN’S LAND, à entendre par land of women, terre de femmes, terre de feu.
Un petit îlot répandu
« Dans les forêts, dans les villes en braises rouges, au-dessus de la mer, sur les collines parfumées… »* C’est là.
Il faut se déchausser, se camoufler et se tapir, ne plus faire un bruit, chut, à coup sûr, Elles viennent.
Je flaire, Elles sont légions

Endurantes, pas endurcies
Larmes ou serpillières
Je pense donc j’essuie.

Au-dessus du volcan marmite,
Bout le ragoût dégoût

C’est délicat ou pas,
Ça a la rage, sûrement

Pas pas pas pas encore encore encore encore
Un volcan ça couve ?

L’enfant lave toutes tes peines
Mystère de l’amour au-delà
Dans ses yeux se reflète la bête bonheur

Maintenant, Médée regrettes-tu ?
J’ose comprendre ton geste à la mesure de tes amours
Immense d’horreur
Le volcan crache son sang

Le goût de l’enfant
Une chanson jazzy fredonnée qui t’accompagne pour toujours
Chair de ta chair délicieuse
Peau de chagrin  »

Louves, MILF.
Katalin Patkaï
* Brigitte Fontaine, Areski, le bonheur 1975


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© Piroska Simonyi

La chorégraphie s’élabore à partir de témoignages oraux de femmes ayant (eu) des enfants.
Les états de corps et les mouvements des interprètes expriment un état psychique et physique de femmes en (r)évolution avec leur corps.
Ils rendent compte d’une expérience de métamorphose.
Ils joignent deux états, physique et moral, différents.

Je nomme parcours (chorégraphique), le développé du mouvement qui modifie la vision d’un corps ordinaire.
A le point de départ : une femme se tient debout on peut percevoir le corps dans sa vérité ordinaire.
B point d’arrivée : la femme n’offre plus à voir qu’une partie de son corps sous un angle déformant.
Le mouvement : le parcours entre A et B et l’enjeu chorégraphique.

Mouvement
J’établie le mouvement comme une suite/gamme de poses.
Dans ma tête une série de dessins inscrite au fur et à mesure d’improvisations guidées.
Un mouvement cinétique à la Muybridge qui dévoile l’organisation du corps.
Un corps qui semble obéir à une loi inconnue.
Cette manière d’écrire un mouvement me permet de m’attarder et de m’attacher à la structure du corps, à son expression morphologique.

Rythme
Ici la lenteur d’exécution agit sur la rétine comme une suite d’images.
Le principe tiendrait presque des peintres expressionnistes, si je ne leurs préférais le plus contemporain Francis Bacon. On y discerne les formes mais également la trace ayant donné naissance à cette forme. La netteté de cette dernière n’étant pas totale cela permet au spectateur de porter sa vision « au-delà » du tableau.

« A » comme animal
Bien qu’inspirée par la peinture, je m’inspire aussi de la grâce naturelle de l’animal en mouvement. J’aime par dessus tout la pesanteur molle et assurée du félin, la détente d’une biche surprise, et l’état d’alerte de la plupart des animaux.
Sans faire d’anthropomorphisme, la qualité organique de leurs déplacements atteint des sommets d’émotion. Je recherche cette qualité.
La lenteur évoquée plus haut, rejoint l’idée de l’animal aux aguets, renvoie à la transformation biologique, au rythme de la nature dans son ensemble. Même si ce rythme peut s’accompagner de violents à-coups, d’accélérations et d’immobilités.
Ici, précisément sur ce spectacle, je me suis intéressée à l’isolement de parties du corps. Le loup par exemple, a la capacité d’isoler sa tête sans engager la globalité de son corps. Appliquée à l’homme, cette qualité de mouvement produit un effet déshumanisant et inquiétant.

Registre
Encore un peintre en référence : Jérôme Bosch.
La stupeur engendrée par le grotesque, l’absurde et le débordement dans les scènes de Bosch relègue en second la qualité et la composition de sa peinture.
C’est un phénomène que j’admire : le fond prend le pas sur la forme alors même qu’il dépend d’elle.
Pour moi c’est le caricaturiste du moyen-âge Flamand, un artiste qui peint son actualité et démasque sa société.
Les hybridations et les monstres que ma chorégraphie engendre passe par une étude empathique de mes semblables. Héroïne et victime à la fois, la femme dont je parle est double, triple et plus encore.
Perpétuel processus de métamorphose : adaptation, camouflage, mutation ?

 


Katalin Patkaï
Fille du sculpteur hongrois Ervin Patkaï, Katalin cherche avant tout à fuir une filiation trop évidente en s’inscrivant à la Sorbonne. Après une licence de lettres modernes, elle passe le concours de l’Ecole Nationale des Arts Décoratifs de Paris. En 2000, avec son diplôme de scénographe, elle s’engage dans la danse contemporaine qu’elle vient de découvrir : d’abord comme scénographe auprès des chorégraphes Arco Renz, Marion Ballester et Marie-Jo Faggianelli, puis avec ses propres pièces : Spatialisation sonore pour un danseur (2002), qui soude une collaboration avec l’interprète et chorégraphe flamand Ugo Dehaes.
Vient ensuite X’XY (2004), Appropriate clothing must be worn (2006), Rock Identity (2007), Sisters (2008), la même année Daniel Larrieu lui remet le prix SACD du Nouveau talent chorégraphique. Puis, de sa rencontre avec l’artiste pluridisciplinaire Yves-Noël Genod, naît C’est pas pour les cochons (2009), une fable improbable qui réconcilie Nature et Artifice, Rousseau et Baudelaire.